
« Plus d’un millier de personnes aux toilettes claires et gaies sont allées, hier soir, dans les jardins de la maison Saint-Janvier du Sault-au-Récollet afin de témoigner aux bonnes Sœurs de Miséricorde leur admiration pour l’œuvre si belle qu’elles poursuivent avec tant de dévouement et de simplicité. »
Ainsi commence le compte rendu rédigé par un journaliste de La Presse le lendemain d’une soirée mondaine fort réussie tenue le 8 juillet 1908 au bénéfice des orphelins de la maison Saint-Janvier.
Témoignant de l’omniprésence du clergé catholique à l’époque, le comité organisateur, constitué de « dames patronnesses », dont l’épouse du docteur Hector Pelletier, médecin du village du Sault, était placé sous les ordres de monsieur l’Abbé Dupuis, chapelain du couvent du Sacré-Cœur. Le comité avait tout mis en œuvre pour ravir la foule regroupant des notables du Sault et des Montréalais aisés en villégiature au Sault ou venus de la ville en tramway.
Dans les jardins éclairés de lanternes chinoises, on pouvait déposer des lettres au pavillon de la poste, consulter une voyante, jouer à la roue de fortune, pêcher des surprises dans le « puits de pêche miraculeuse » et s’approvisionner aux tables où l’on proposait de la « crème à la glace », des bonbons et gâteaux ou encore des liqueurs et du tabac. Après un « succulent souper » servi entre six et huit heures, une programmation musicale variée comprenait notamment des prestations d’une chorale de 60 membres, de l’Orchestre Duffault, de la fanfare de la pointe Saint-Charles et de plusieurs solistes, dont Ovila Provost, maître de chant du Sault.
C’est au docteur Séverin Lachapelle, surintendant de la Crèche de la Miséricorde, qu’incomba de rappeler à cette belle société la raison d’être de ces festivités. Il expliqua qu’en raison du débordement de la crèche, un nombre croissant d’orphelins devaient être déplacés au Sault.
Dès 1903, en effet, 46 orphelins y étaient hébergés à la maison Saint-Janvier, qui était prêtée aux Sœurs de Miséricorde par le diocèse. Elles y accueillaient des enfants en attente d’adoption nés à la maternité de l’Institut de la Miséricorde de Montréal, une œuvre non sectaire créée en réponse à la réprobation et à l’exclusion sociale des mères célibataires. Des mères et des enfants de diverses confessions, langues et origines nationales y étaient admis.
À l’époque, le taux de mortalité infantile était très élevé dans les établissements recevant les orphelins. Par exemple, peut-on lire dans un compte rendu publié dans la Gazette du 30 septembre 1903, seulement 38 % des 513 nourrissons accueillis à la Crèche de la Miséricorde au cours de l’année avaient survécu.
Loin de se résorber, cette situation décida le diocèse et la fabrique de la Visitation à céder la propriété de la maison Saint-Janvier aux Sœurs de Miséricorde en 1909, avec un grand lot de terrain qui leur permit d’inaugurer, en 1911, la Crèche Saint-Paul.

L’article ne dit pas combien d’argent de tels événements – fastueux en regard de la situation des petits orphelins – pouvaient rapporter, mais une mise en contexte s’impose :
- les œuvres hospitalières reposaient alors sur les communautés religieuses, qui dépendaient elles-mêmes de la charité publique et du soutien philanthropique pour les mener ;
- il n’existait pas de mécanisme de redistribution sociale de la richesse en 1908 ;
- avant la première loi sur l’assistance publique, en 1921, la Cité de Montréal était le palier de gouvernement qui apportait le principal, mais modeste, soutien financier aux hôpitaux et hospices de son territoire. Cette pression sur ses finances contribue à ce qu’en 1917, le gouvernement provincial la mette sous tutelle, augmente la taxe foncière et la taxe sur l’eau, et crée une taxe de vente ;
- les premiers impôts fédéraux sur le revenu sont votés en 1916 et 1917, comme mesures de guerre temporaires. Ces mesures seront toutefois maintenues jusqu’à ce que le Parlement ratifie la Loi de l’impôt sur le revenu en 1948 ;
- le Québec adopte la Loi créant un impôt provincial sur le revenu en 1954.
L’œuvre de miséricorde est demeurée active au Sault-au-Récollet jusqu’aux années 1970. La maison Saint-Janvier est depuis devenue un refuge pour les jeunes filles enceintes sous le nom de Centre Rosalie Cadron-Jetté.
Cet article a été publié dans la version papier du JDV de décembre 2025.
Bon article
Quel bel édifice!